Vendre aux hypermarchés pour élargir ses débouchés

Personnes tirant sur un monte charge
par Bruno Askenazi

Travailler avec la grande distribution peut donner un énorme coup d'accélérateur à votre entreprise. À condition de suivre ses multiples exigences. Témoignages.

"Depuis que je travaille avec la grande distribution, mon chiffre d'affaires est passé de un à dix millions d'euros", s'exclame Maurice Farine, le PDG de la Confiserie du Roy René à Aix-en-Provence. Il est vrai que les hypermarchés l'ont aidé à donner à ses goûteux calissons d'Aix une vraie dimension nationale... voire internationale. "Au printemps dernier, je suis allé inaugurer une " semaine provençale " dans un hypermarché Carrefour de Shanghai, déclare-t-il fièrement. Mes produits voyagent avec mes clients de la grande distribution." Tableau idyllique ? Sans doute. Car Maurice Farine le reconnaît aussi, le chemin qui mène aux rayons des hypermarchés est un vrai parcours du combattant. Les grandes surfaces ont besoin des PME ? Oui, mais pas pour vendre n'importe quoi. Vos produits devront présenter un vrai plus ou avoir une spécificité locale pour intéresser l'acheteur ou le directeur de magasin que vous irez rencontrer. Puis vous devrez répondre à des critères d'exigence très pointus en matière de qualité, de traçabilité et de logistique. Bref, il faudra rentrer dans le moule et éviter bien des pièges pour ne pas vous faire manger par ces mastodontes !
Pour attirer l'attention d'un acheteur de centrale, mieux vaut arriver avec une proposition originale dans votre mallette. Si les hypers ont besoin des PME, c'est pour se différencier de leurs concurrents avec des concepts sans équivalent. Pour Antoine Sardin, le dirigeant de From' à Coeur, une entreprise agroalimentaire charentaise de 1,6 million d'euros de chiffre d'affaires, il est suicidaire de vouloir se lancer sur un marché concurrentiel où les prix sont connus et les marges réduites : "Quand on est petit, on a parfois du mal à maîtriser ses coûts et on peut rapidement aller dans le mur", affirme-t-il. Lui est arrivé avec des spécialités " traiteur " à base de fromage, notamment pour l'apéritif. Pas vraiment de concurrence pour ces créations : " Du coup, on a pu fixer nos prix assez librement ", poursuit-il.

Les enseignes cherchent à se démarquer
L'idéal est de proposer une véritable innovation en phase avec les tendances de consommation. Spilan, une entreprise parisienne de textile (20 millions d'euros de CA), tente ainsi régulièrement d'apporter du neuf : "Pour imposer une marque nationale dans les hypers, nous devons être créatifs, estime Évelyne Spilet, la directrice générale de l'entreprise. La grande distribution considère que la marque seule ne suffit pas à justifier le prix." L'an passé, Spilan a ainsi convaincu Carrefour de diffuser dans 170 magasins une ligne de vêtements (tee-shirts, pulls, débardeurs...) à base de fibres de bambou. Un produit réellement innovant mais pas élitiste car pas plus cher que des modèles équivalents réalisés avec des fibres synthétiques. Carrefour en a eu l'exclusivité pour le printemps-été 2005. Une bonne occasion pour l'enseigne de se démarquer de la concurrence et de cultiver son image d'entreprise " citoyenne " avec un produit " zen " et plus " écolo " que les acryliques dérivés du pétrole. Et pour Spilan, un débouché obtenu à l'échelle nationale.
Le produit que vous proposerez aux acheteurs doit présenter une vraie originalité. Mais vous devez aussi démontrer qu'il s'inscrit bien dans les courants de consommation les plus dynamiques. Pour Christian Carrère, responsable des relations avec les PME chez Système U, c'est souvent là que le bât blesse : "Ce qui manque aux petites entreprises, ce sont des analyses des marchés sur lesquels elles évoluent, affirme-t-il. C'est pourquoi nous en organisons régulièrement dans nos régions. Nous y invitons nos fournisseurs indépendants pour leur livrer des informations sur leurs secteurs et leur indiquer les créneaux les plus porteurs." Au terme de ces réunions, le fournisseur sait ce que le distributeur attend de lui dans chaque catégorie de produit.

Testez vos produits près de chez vous
Si vos capacités de production sont modestes, vous pouvez commencer par tester vos produits dans un magasin proche de chez vous. En cas de succès, vous pourrez étendre l'expérience aux autres points de vente de l'enseigne. Beaucoup de PME ont commencé par la petite porte : "Nous sommes d'abord entrés dans l'hypermarché Cora de Sarrebourg, raconte Jean-Jacques Meyer, PDG de Lapins et Cie (viande de lapin) depuis 20 ans. Les commandes ont ensuite augmenté. Et par effet d'entraînement, d'autres Cora de la région nous ont ouvert leurs rayons." Puis d'autres enseignes ont suivi, permettant à l'entreprise d'augmenter rapidement son chiffre d'affaires (6,1 millions d'euros en 2004).
A priori, les Leclerc ou les Intermarché qui sont gérés par des indépendants sont les plus réceptifs, mais les autres chaînes ont aussi des marges de manoeuvre pour enrichir leur assortiment de spécialités locales. Mais attention à la qualité ! Aucune chance de pénétrer un hyper avec des fromages emballés dans du papier journal ou des volailles sorties du coffre de votre vieille camionnette. Pour un référencement en centrale régionale, en agroalimentaire, vous devez respecter les dernières normes européennes. Depuis les affaires de vache folle et de listeria, la grande distribution impose des cahiers des charges très précis en matière de traçabilité. Vous devez être en mesure d'identifier l'origine de toutes les matières premières utilisées au cours de l'élaboration d'un produit fini. "La grande distribution ne prend aucun risque. Plus question de tenter des expériences qui peuvent ternir son image", estime Alain Rouleau, président de la Fédération des entreprises et entrepreneurs de France. Les hypers ne laissent rien au hasard. Au point que, pour pouvoir accéder à leurs rayons, certaines enseignes vous feront subir un audit :"Un représentant du distributeur vient visiter l'entreprise, relate Maurice Farine. Il vérifie tout : la fabrication, les procédures de traçabilité, les moyens logistiques. Et il peut, l'année suivante, constater les progrès réalisés."
Mais le respect des critères de qualité et des délais de livraison n'est pas tout. Pour pénétrer la grande distribution, il faut aussi naviguer dans les méandres de ses conditions tarifaires. Et supporter la pression des négociations commerciales. Tous les dirigeants de PME le disent, c'est toujours un moment difficile à passer : "Quand je vais voir un client qui représente jusqu'à 20 % de mon chiffre d'affaires, j'ai une boule sur l'estomac, frémit Maurice Farine. Chaque centrale d'achats, c'est trois rendez-vous et deux mois de négociations." Pour faire passer une hausse de matière première, il faut se battre : "En 2 ans, le cours des amandes a doublé, poursuit-il. Nous avons trouvé un accord, mais je n'ai pas pu tout répercuter ".

Remises, ristournes et autres marges arrière
Et encore, le dirigeant ne s'étend pas sur les ristournes. C'est pourtant l'objet central de la négociation tant elles sont multiples et pas toujours très claires (remise conditionnelle sur des montants ou des quantités, remise sur la mise en place d'un minimum de références...). Tenez-en compte lorsque vous définirez vos tarifs. On vous demandera aussi de payer votre participation à une animation commerciale, une promotion ou votre présence en tête de gondole. C'est ce qu'on appelle les " marges arrière ". Des sommes que l'on verse au distributeur au titre de la " coopération commerciale ". Difficile d'y échapper, à moins de fabriquer un produit qui sera commercialisé sous marque de distributeur (MDD). Dans ce cas, l'essentiel est de répondre à un cahier des charges qui fixe les caractéristiques techniques et les critères qualité du produit. Ces dernières années, les enseignes ont considérablement développé leurs marques propres, essentiellement pour répondre à la concurrence des hard discounters, ces magasins qui cassent les prix, tels Lidl ou Aldi. De nombreuses PME y ont trouvé d'intéressants débouchés. Mais en y regardant de plus près, la majorité de ces fournisseurs sont de grosses structures capables de répondre à des appels d'offres nationaux. Les plus petits sont cantonnés à des produits spécifiques souvent distribués sous marques régionales des hypers comme Reflet de France (Carrefour) ou Nos régions ont du talent (Leclerc).
Reste que, fournisseur de MDD ou de marques régionales, vous avez tout intérêt à ne pas réaliser tout votre business avec la grande distribution. Le danger, c'est de se retrouver dépendant de clients trop puissants : "Vous pouvez être éjecté d'une enseigne très vite, explique Antoine Sardin. Or, si vous faites 25 % de votre chiffre avec elle, cela peut devenir catastrophique." Mieux vaut alors garder une partie de ses capacités pour d'autres réseaux : l'industrie, la restauration, les détaillants ou les grossistes.

Juliette Dendievel, PDG de Lucullus (produits traiteurs) :

" Connaître les attentes des acheteurs. "
L'un des secrets de la réussite, c'est la connaissance de ses clients. L'agent commercial avec qui je travaille fréquente les acheteurs depuis 30 ans. Il connaît bien leurs méthodes de travail et surtout, il identifie rapidement leurs attentes en matière de produits. C'est pour cela que l'on réussit bien avec nos marques régionales chez Auchan. Une fois que le fournisseur a démontré son efficacité, l'enseigne ne prend pas de risques, elle le garde. Et il est difficile pour la concurrence de prendre sa place. La grande distribution apprécie la souplesse et la fiabilité.
Chiffre d'affaires : 1,65 million d'euros. 75 % du CA réalisé en grande distribution.

François Delattre, co-PDG des Cuisinés des Sources (produits alimentaires régionaux) :

" Être très rigoureux sur les prix. "
Le plus important, c'est d'être très rigoureux sur ses tarifs. Il faut établir un prix qui tienne compte des multiples remises que l'on va vous demander. Par exemple, si je vous prends plus de six produits, vous me faîtes 5 %. Il faut aussi bien s'entendre sur la signification de certaines clauses. Si ce n'est pas clair, on ne doit pas hésiter à dire non ou à se faire préciser les choses. Les acheteurs ne sont pas des monstres. Ils comprennent qu'en tant que dirigeant de PME, vous êtes au four et au moulin et que vous ne maîtrisez pas forcément toutes les subtilités de la tarification.
Chiffre d'affaires : 1,6 million d'euros. 50 % du CA réalisé en grande distribution.

Grégory Mager, directeur général de Parfum d'image (parfums et cosmétiques) :

" Apporter ce qui leur manque. "
Il faut se creuser la tête pour apporter des produits et des marques qu'on ne voit pas ailleurs. Si vous débarquez dans une enseigne avec les lingettes que quinze autres usines sont capables de faire aujourd'hui, vous n'en sortirez pas gagnant. Si demain, vous êtes en mesure de proposer une gamme capillaire vraiment innovante, éventuellement signée d'un grand nom de la coiffure, avec des marges à la clé, il n'y a pas de raison de se faire pressurer complètement. C'est du donnant-donnant. Il faut apporter ce qui leur manque.
Chiffre d'affaires : 9 millions d'euros. 15 % du CA réalisé en grande distribution.

Conseil d'expert :
"La grande distribution a besoin d'un réseau d'entreprises puissantes." :

Pour Gilles Goldenberg, en charge de la grande distribution au cabinet de conseil Deloitte, les exigences des distributeurs sont telles que les PME les plus modestes ont du mal à rester dans la course.
- Le nombre de PME fournisseurs de la grande distribution a tendance à diminuer. Pourquoi ?
Gilles Goldenberg : Pour les PME, il y a des seuils technologiques et d'investissement de plus en plus difficiles à atteindre. Ainsi, quand les fournisseurs devront adopter la technologie RFID - des produits identifiés par fréquences radio et non par codes barres en arrivant dans l'entrepôt d'un distributeur - les PME auront plus de mal à suivre que les grands groupes. Cette technologie pourrait être exigée prochainement par Carrefour. En terme de prix aussi, cela devient plus difficile. Le marché s'est durci, même si les distributeurs déclarent vouloir entretenir des relations plus équilibrées avec les PME.
- Des PME moins nombreuses donc, mais en revanche plus puissantes...
G.G. : La grande distribution a besoin d'un réseau de PME puissantes pour contrer le hard discount avec ses marques de distributeurs. Mais ces PME doivent avoir les capacités de les alimenter. Par ailleurs, les marques locales ou régionales des PME les plus modestes peinent à s'imposer parce que la grande distribution a centralisé ses achats. Mais Auchan et Carrefour semblent accorder plus de liberté à leurs magasins. Cela pourra donner un peu d'air aux PME, mais pas tout de suite. Ce sont de grosses machines.

La réforme de la loi Galland inquiète les petites entreprises :

En juillet dernier, la loi Galland, qui régissait depuis 1996 les relations entre la grande distribution et ses fournisseurs, a été revue par le Parlement. Principal enjeu de cette réforme, les fameuses " marges arrière ". Facturées par le distributeur à l'industriel pour services rendus, réels ou non, elles étaient accusées d'avoir un effet inflationniste sur les produits. Les industriels étaient obligés d'augmenter leur prix pour financer des montants colossaux (en moyenne 35 % de la valeur du produit). Désormais, la loi les limite à 20 % à partir du 1er janvier 2006, puis 15 % l'année suivante, jusqu'à leur éventuelle disparition. Concrètement, cela devrait faire baisser les étiquettes dans les rayons. L'objectif du gouvernement serait alors atteint. Les PME sont en revanche très inquiètes. La plupart estiment qu'elles devraient mal supporter ce retour de la guerre des prix. En étant obligées de s'aligner sur les tarifs les plus bas, leur rentabilité serait fragilisée. Par ailleurs, l'écart de prix entre marques nationales et marques de distributeurs (MDD) serait réduit. Du coup, les MDD perdraient de leur attrait. Or, ce sont en majorité des PME qui fabriquent ces MDD... Enfin, les accords qui permettent à de grands groupes de faire rentrer dans les rayons toutes leurs marques moyennant finances, ne sont pas remis en cause. Or, " ces accords ont pour effet de chasser les PME des rayons, ces derniers n'étant pas extensibles à l'infini", regrette Alain Rouleau, président de la FEEF.


Abonnez-vous à la lettre d'info hebdomadaire

Publicité

Bilans gratuits avec
Rechercher :
Vous recherchez un expert-comptable
Nom du cabinet :  
Code postal (2 ou 5 chiffres) :

Les financements et garanties aux PME

Vidéo événement

Interview de Joël Darnaud, directeur général délégué d'OSEO qui nous présente les principaux mécanismes d'aide aux PME. Création d'entreprise, développement,...


Publi-information
  • VOIP Orange Business Services

    La téléphonie d’entreprise sur Internet,
    c’est simple quand Orange Business Services vous accompagne.

    - vous gardez vos équipements téléphoniques
    - votre budget télécoms est enfin prévisible
    - pour Internet et la téléphonie : un seul contrat, une seule facture et un seul interlocuteur

    Pour en savoir plus…

Déclaration de revenus
Transmission

Actualité EconomiqueLes Echos

Analyse de la séance à 18h53 : Les Bourses européennes en ordre dispersé avec bons chiffres au Japon- informations placements boursiers investissements.

Les Bourses européennes ont terminé en ordre dispersé vendredi, essuyant pour certaines des prises de bénéfices, tandis que d'autres profitaient...


Analyse de la séance à 18h45 : Wall Street en baisse en mi-séance, sur fond de nouvelle envolée du pétrole- informations placements boursiers investissements.

La Bourse de New York restait dans le rouge vendredi à mi-séance, les investisseurs gardant les yeux rivés sur une...



Publicité
Vendre aux hypermarchés pour élargir ses débouchés - Marketing-vente - Développer : Créer entreprise, diriger entreprise, développer entreprise avec TPE-PME.com