Travailler avec la grande distribution peut donner un énorme coup d'accélérateur à votre entreprise. À condition de suivre ses multiples exigences. Témoignages.
"Depuis que je travaille avec la grande
distribution, mon chiffre d'affaires est passé de un à dix millions
d'euros", s'exclame Maurice Farine, le PDG de la Confiserie du Roy René
à Aix-en-Provence. Il est vrai que les hypermarchés l'ont aidé à donner à ses
goûteux calissons d'Aix une vraie dimension nationale... voire internationale.
"Au printemps dernier, je suis allé inaugurer
une " semaine provençale " dans un hypermarché Carrefour de Shanghai,
déclare-t-il fièrement. Mes produits voyagent
avec mes clients de la grande distribution." Tableau idyllique ? Sans
doute. Car Maurice Farine le reconnaît aussi, le chemin qui mène aux rayons des
hypermarchés est un vrai parcours du combattant. Les grandes surfaces ont besoin
des PME ? Oui, mais pas pour vendre n'importe quoi. Vos produits devront
présenter un vrai plus ou avoir une spécificité locale pour intéresser
l'acheteur ou le directeur de magasin que vous irez rencontrer. Puis vous devrez
répondre à des critères d'exigence très pointus en matière de qualité, de
traçabilité et de logistique. Bref, il faudra rentrer dans le moule et éviter
bien des pièges pour ne pas vous faire manger par ces mastodontes !
Pour attirer l'attention d'un acheteur de centrale, mieux vaut arriver avec une
proposition originale dans votre mallette. Si les hypers ont besoin des PME,
c'est pour se différencier de leurs concurrents avec des concepts sans
équivalent. Pour Antoine Sardin, le dirigeant de From' à Coeur, une entreprise
agroalimentaire charentaise de 1,6 million d'euros de chiffre d'affaires, il est
suicidaire de vouloir se lancer sur un marché concurrentiel où les prix sont
connus et les marges réduites : "Quand on est
petit, on a parfois du mal à maîtriser ses coûts et on peut rapidement aller
dans le mur", affirme-t-il. Lui est arrivé avec des spécialités
" traiteur " à base de fromage, notamment pour l'apéritif. Pas vraiment de
concurrence pour ces créations : " Du coup, on a
pu fixer nos prix assez librement ", poursuit-il.
Les enseignes cherchent à se démarquer
L'idéal est de proposer une véritable innovation en phase avec les tendances de
consommation. Spilan, une entreprise parisienne de textile (20 millions d'euros
de CA), tente ainsi régulièrement d'apporter du neuf : "Pour imposer une marque nationale dans les
hypers, nous devons être créatifs, estime Évelyne Spilet, la directrice
générale de l'entreprise. La grande distribution
considère que la marque seule ne suffit pas à justifier le prix." L'an
passé, Spilan a ainsi convaincu Carrefour de diffuser dans 170 magasins une
ligne de vêtements (tee-shirts, pulls, débardeurs...) à base de fibres de
bambou. Un produit réellement innovant mais pas élitiste car pas plus cher que
des modèles équivalents réalisés avec des fibres synthétiques. Carrefour en a eu
l'exclusivité pour le printemps-été 2005. Une bonne occasion pour l'enseigne de
se démarquer de la concurrence et de cultiver son image d'entreprise " citoyenne " avec un produit " zen " et plus " écolo " que les acryliques dérivés du
pétrole. Et pour Spilan, un débouché obtenu à l'échelle nationale.
Le produit que vous proposerez aux acheteurs doit présenter une vraie
originalité. Mais vous devez aussi démontrer qu'il s'inscrit bien dans les
courants de consommation les plus dynamiques. Pour Christian Carrère,
responsable des relations avec les PME chez Système U, c'est souvent là que le
bât blesse : "Ce qui manque aux petites
entreprises, ce sont des analyses des marchés sur lesquels elles
évoluent, affirme-t-il. C'est pourquoi nous
en organisons régulièrement dans nos régions. Nous y invitons nos
fournisseurs indépendants pour leur livrer des informations sur leurs
secteurs et leur indiquer les créneaux les plus porteurs." Au terme de
ces réunions, le fournisseur sait ce que le distributeur attend de lui dans
chaque catégorie de produit.
Testez vos produits près de chez vous
Si vos capacités de production sont modestes, vous pouvez commencer par tester
vos produits dans un magasin proche de chez vous. En cas de succès, vous pourrez
étendre l'expérience aux autres points de vente de l'enseigne. Beaucoup de PME
ont commencé par la petite porte : "Nous sommes d'abord entrés dans l'hypermarché
Cora de Sarrebourg, raconte Jean-Jacques Meyer, PDG de Lapins et Cie (viande de
lapin) depuis 20 ans. Les commandes ont
ensuite augmenté. Et par effet d'entraînement, d'autres Cora de la région
nous ont ouvert leurs rayons." Puis d'autres enseignes ont suivi,
permettant à l'entreprise d'augmenter rapidement son chiffre d'affaires (6,1
millions d'euros en 2004).
A priori, les Leclerc ou les Intermarché qui sont gérés par des indépendants sont
les plus réceptifs, mais les autres chaînes ont aussi des marges de manoeuvre
pour enrichir leur assortiment de spécialités locales. Mais attention à la
qualité ! Aucune chance de pénétrer un hyper avec des fromages emballés dans du
papier journal ou des volailles sorties du coffre de votre vieille camionnette.
Pour un référencement en centrale régionale, en agroalimentaire, vous devez
respecter les dernières normes européennes. Depuis les affaires de vache folle
et de listeria, la grande distribution impose des cahiers des charges très
précis en matière de traçabilité. Vous devez être en mesure d'identifier
l'origine de toutes les matières premières utilisées au cours de l'élaboration
d'un produit fini. "La grande distribution ne
prend aucun risque. Plus question de tenter des expériences qui peuvent
ternir son image", estime Alain Rouleau, président de la Fédération des
entreprises et entrepreneurs de France. Les hypers ne laissent rien au hasard.
Au point que, pour pouvoir accéder à leurs rayons, certaines enseignes vous
feront subir un audit :"Un représentant du
distributeur vient visiter l'entreprise, relate Maurice Farine. Il vérifie tout : la fabrication, les procédures
de traçabilité, les moyens logistiques. Et il peut, l'année suivante,
constater les progrès réalisés."
Mais le respect des critères de qualité et des délais de livraison n'est pas
tout. Pour pénétrer la grande distribution, il faut aussi naviguer dans les
méandres de ses conditions tarifaires. Et supporter la pression des négociations
commerciales. Tous les dirigeants de PME le disent, c'est toujours un moment
difficile à passer : "Quand je vais voir un
client qui représente jusqu'à 20 % de mon chiffre d'affaires, j'ai une boule
sur l'estomac, frémit Maurice Farine. Chaque centrale d'achats, c'est trois rendez-vous et deux mois de négociations." Pour faire passer une hausse de matière première, il faut se battre
: "En 2 ans, le cours des amandes a
doublé, poursuit-il. Nous avons trouvé un
accord, mais je n'ai pas pu tout répercuter ".
Remises, ristournes et autres marges arrière
Et encore, le dirigeant ne s'étend pas sur les ristournes. C'est pourtant l'objet
central de la négociation tant elles sont multiples et pas toujours très claires
(remise conditionnelle sur des montants ou des quantités, remise sur la mise en
place d'un minimum de références...). Tenez-en compte lorsque vous définirez vos
tarifs. On vous demandera aussi de payer votre participation à une animation
commerciale, une promotion ou votre présence en tête de gondole. C'est ce qu'on
appelle les " marges arrière ". Des sommes que l'on verse au distributeur au titre
de la " coopération commerciale ". Difficile d'y
échapper, à moins de fabriquer un produit qui sera commercialisé sous marque de
distributeur (MDD). Dans ce cas, l'essentiel est de répondre à un cahier des
charges qui fixe les caractéristiques techniques et les critères qualité du
produit. Ces dernières années, les enseignes ont considérablement développé
leurs marques propres, essentiellement pour répondre à la concurrence des hard
discounters, ces magasins qui cassent les prix, tels Lidl ou Aldi. De nombreuses
PME y ont trouvé d'intéressants débouchés. Mais en y regardant de plus près, la
majorité de ces fournisseurs sont de grosses structures capables de répondre à
des appels d'offres nationaux. Les plus petits sont cantonnés à des produits
spécifiques souvent distribués sous marques régionales des hypers comme Reflet
de France (Carrefour) ou Nos régions ont du talent (Leclerc).
Reste que, fournisseur de MDD ou de marques régionales, vous avez tout intérêt à
ne pas réaliser tout votre business avec la grande distribution. Le danger,
c'est de se retrouver dépendant de clients trop puissants : "Vous pouvez être éjecté d'une enseigne très
vite, explique Antoine Sardin. Or, si
vous faites 25 % de votre chiffre avec elle, cela peut devenir
catastrophique." Mieux vaut alors garder une partie de ses capacités
pour d'autres réseaux : l'industrie, la restauration, les détaillants ou les
grossistes.
" Connaître les attentes des acheteurs. "
L'un des secrets de la réussite, c'est la connaissance de ses clients. L'agent
commercial avec qui je travaille fréquente les acheteurs depuis 30 ans. Il
connaît bien leurs méthodes de travail et surtout, il identifie rapidement leurs
attentes en matière de produits. C'est pour cela que l'on réussit bien avec nos
marques régionales chez Auchan. Une fois que le fournisseur a démontré son
efficacité, l'enseigne ne prend pas de risques, elle le garde. Et il est
difficile pour la concurrence de prendre sa place. La grande distribution
apprécie la souplesse et la fiabilité.
Chiffre d'affaires : 1,65 million d'euros. 75 % du CA réalisé
en grande distribution.
" Être très rigoureux sur les prix. "
Le plus important, c'est d'être très rigoureux sur ses tarifs. Il faut établir un
prix qui tienne compte des multiples remises que l'on va vous demander. Par
exemple, si je vous prends plus de six produits, vous me faîtes 5 %. Il faut
aussi bien s'entendre sur la signification de certaines clauses. Si ce n'est pas
clair, on ne doit pas hésiter à dire non ou à se faire préciser les choses. Les
acheteurs ne sont pas des monstres. Ils comprennent qu'en tant que dirigeant de
PME, vous êtes au four et au moulin et que vous ne maîtrisez pas forcément
toutes les subtilités de la tarification.
Chiffre d'affaires : 1,6 million d'euros. 50 % du CA réalisé
en grande distribution.
" Apporter ce qui leur manque. "
Il faut se creuser la tête pour apporter des produits et des marques qu'on ne
voit pas ailleurs. Si vous débarquez dans une enseigne avec les lingettes que
quinze autres usines sont capables de faire aujourd'hui, vous n'en sortirez pas
gagnant. Si demain, vous êtes en mesure de proposer une gamme capillaire
vraiment innovante, éventuellement signée d'un grand nom de la coiffure, avec
des marges à la clé, il n'y a pas de raison de se faire pressurer complètement.
C'est du donnant-donnant. Il faut apporter ce qui leur manque.
Chiffre d'affaires : 9 millions d'euros. 15 % du CA réalisé en
grande distribution.
Pour Gilles Goldenberg, en charge de la grande distribution au cabinet de conseil
Deloitte, les exigences des distributeurs sont telles que les PME les plus
modestes ont du mal à rester dans la course.
- Le nombre de PME fournisseurs de la grande
distribution a tendance à diminuer. Pourquoi ?
Gilles Goldenberg : Pour
les PME, il y a des seuils technologiques et d'investissement de plus en plus
difficiles à atteindre. Ainsi, quand les fournisseurs devront adopter la
technologie RFID - des produits identifiés par fréquences radio et non par codes
barres en arrivant dans l'entrepôt d'un distributeur - les PME auront plus de
mal à suivre que les grands groupes. Cette technologie pourrait être exigée
prochainement par Carrefour. En terme de prix aussi, cela devient plus
difficile. Le marché s'est durci, même si les distributeurs déclarent vouloir
entretenir des relations plus équilibrées avec les PME.
- Des PME moins nombreuses donc, mais en
revanche plus puissantes...
G.G. : La grande distribution a besoin d'un
réseau de PME puissantes pour contrer le hard discount avec ses marques de
distributeurs. Mais ces PME doivent avoir les capacités de les alimenter. Par
ailleurs, les marques locales ou régionales des PME les plus modestes peinent à s'imposer
parce que la grande distribution a centralisé ses achats. Mais Auchan et
Carrefour semblent accorder plus de liberté à leurs magasins. Cela pourra donner
un peu d'air aux PME, mais pas tout de suite. Ce sont de grosses machines.
En juillet dernier, la loi Galland, qui régissait depuis 1996 les relations entre
la grande distribution et ses fournisseurs, a été revue par le Parlement.
Principal enjeu de cette réforme, les fameuses " marges arrière ". Facturées par
le distributeur à l'industriel pour services rendus, réels ou non, elles étaient
accusées d'avoir un effet inflationniste sur les produits. Les industriels
étaient obligés d'augmenter leur prix pour financer des montants colossaux (en
moyenne 35 % de la valeur du produit). Désormais, la loi les limite à 20 % à
partir du 1er janvier 2006, puis 15 % l'année suivante, jusqu'à leur éventuelle
disparition. Concrètement, cela devrait faire baisser les étiquettes dans les
rayons. L'objectif du gouvernement serait alors atteint. Les PME sont en
revanche très inquiètes. La plupart estiment qu'elles devraient mal supporter ce
retour de la guerre des prix. En étant obligées de s'aligner sur les tarifs les
plus bas, leur rentabilité serait fragilisée. Par ailleurs, l'écart de prix
entre marques nationales et marques de distributeurs (MDD) serait réduit. Du
coup, les MDD perdraient de leur attrait. Or, ce sont en majorité des PME qui
fabriquent ces MDD... Enfin, les accords qui permettent à de grands groupes de
faire rentrer dans les rayons toutes leurs marques moyennant finances, ne sont
pas remis en cause. Or, " ces accords ont pour effet de chasser les PME des
rayons, ces derniers n'étant pas extensibles à l'infini", regrette Alain
Rouleau, président de la FEEF.
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